Torquemada


Edito de Stéphane CAHEN (TL n°1633 du 11 Février 2012)


Je ne sais si c’est à cause de la vague de froid qui s’est abattue sur le pays, mais le ton de la campagne s’est tout à coup rafraîchi.

Les récents propos glaçants du ministre Guéant viennent s’ajouter à une liste de dérapages, plus ou moins contrôlés, dont il a le secret.
Une main tendue vers l’extrême droite (sic !) dans un but électoraliste ? sûrement.
Une provocation pour cliver entre droite et gauche ? pourquoi pas.

Après tout, le débat c’est un affrontement, une confrontation de point de vue. Surtout en politique. Comment se faire une opinion, comment convaincre si tout est lisse et policé.
Policé et non policier, Monsieur Guéant. Dont la définition est : civilisé, éduqué. Vu de l’extérieur, le ministre Guéant correspondrait assez à cette définition. Vu de l’intérieur, c’est le cas de le dire, il semble plus inspiré par Torquemada.

On chasse tout ce qui n’est pas catholique, puis on chasse les convertis car on ne leur fait pas confiance, ils ne sont pas ‘‘limpieza de sangre’’. de sang pur. Début de l’Inquisition : 1480. Date de fin : 1865.

Premier choc de civilisation.

Dans le même temps, deuxième choc, 1492, Christophe Colomb découvre le nouveau monde et là aussi les méthodes pour s’approprier ces territoires sont dans tous les livres d’histoire.
En écrivant cela, ai-je atteint le ‘‘point Godwin’’, comme ils disent dans les médias ?

Pas exactement si j’en crois la définition : le ‘‘point Godwin’’ est une expression apparue en 1990 aux Etats-Unis qui provient de la ‘‘loi de Godwin’’. Théorie de l’avocat Mike Godwin: ‘‘Plus une discussion en ligne dure longtemps, plus la probabilité d’y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Adolf Hitler s’approche de 1.’’

Au départ, il ne s ‘agissait que d’une observation des conversations sur Internet, mais le principe s’applique maintenant à n’importe quel débat. L’idée est simple: l’évocation d’Hitler ou du nazisme dans un débat suffit à mettre fin à ce débat.

Il faut bien avouer que la référence au IIIe Reich est souvent utilisée à tort et à travers. Mais dans l’incident récent à l’Assemblée Nationale, le député Serge Letchimy a eu raison de taper du poing sur la table. Il a eu raison de convoquer l’histoire dans l’hémicycle afin que le ministre Guéant cesse de jouer avec les mots comme un enfant avec des allumettes.
C’est à ça que doit servir l’histoire. Ne pas refaire les mêmes erreurs, les mêmes horreurs.

Cela commence par des glissements sémantiques, puis par des décrets discrets expulsant les étudiants étrangers, puis par des lois permettant de placer des enfants nés en France mais de parents sans papier, dans des camps de rétention.

Il se dit offensé, il veut des excuses. Pourtant dans sa jeunesse, il y avait encore des cours d’histoire-geo, contrairement à aujourd’hui. Il n’a donc rien retenu de l’Inquisition espagnole, des guerres de religion en France, de la montée des fascismes dans les années 30 ?

‘‘Sans exagération, il n’y a pas de conversations possibles’’ dit un personnage dans une pièce de Nicolas Gogol. C’est assez vrai, mais il y a tout de même des limites à ne pas franchir, surtout quand on est ministre de la république. Monsieur Guéant s’est donc pris ses formules en boomerang, objet qui nous vient d’Australie, une autre réussite de notre civilisation.


1 Ecrivain russe, 1809-1852

Nouveau commentaire :